Jamaïca. L'île aux milles sources, celle des colibris aussi, ou encore des mers turquoises et des plages de sable blanc. L'île de l'icône Bob MARLEY, sacré artiste du XX° siècle. L'île du Reggae donc, plus qu'une musique des tropiques, style militant par excellence. Comment pourrait-il en être autrement sur cette île où la musique fut longtemps une des seules expressions accordée aux esclaves noirs?

Une petite histoire de la musique jamaïquaine...

De ce fait, la musique a tenu une place toujours grandissante dans la société jamaïcaine, qu'elle soit esclavagiste, simplement coloniale, ou encore indépendante. A la fin du XIX°, les Mento et Calypso étaient déjà des musiques revisitées par les anciens esclaves et leurs histoire de la musique jamaicainedescendants. Ceci traduit certainement l'ouverture de l'île sur l'extérieur (l'influence de nouveaux styles dès les années 1940-50 et aujourd'hui encore le confirment), et son renfermement du fait du climat politique et social qui y règne. En effet, l'abolition de l'esclavage en 1834 n'a rien arrangé à la condition des Noirs, toujours subordonnés aux riches planteurs blancs, ou encore aux Indiens ou Chinois arrivant dans les années 1860 et accaparant le commerce. On les retrouve après la 2° Guerre Mondiale à la tête des premiers sound-systems amplifiés (Tom Wong The Great Sebastian) animant les bals du samedi soir. En 1962, l'accès à l'indépendance provoque un bref moment d'euphorie. Influencé par les Jazz et Rythm n'Blues qui affluent des ondes nord-américaines, le Calypso se mue en Ska : le rythme est syncopé et joyeux ; les Skatalites ont certainement été, au service du Studio One de Clement "Coxsone" Dodd ou encore de Duke Reid, les meilleurs et les plus talentueux catalyseurs de l'effervescence de l'époque. Cet âge d'or dure de 1964 à 66.


La musique comme commentaire social

histoire de la musique jamaicaineEntre-temps, les partis qui se disputent le pouvoir, les JLP (celui de "gauche") et le PNP (à droite) se livrent à une bataille qui se traduit dans les bidonvilles (downtown) par l'apparition de rude boys , espèce de brigands armés, le plus souvent à la solde de l'un des deux partis. Prince Buster les déteste, tandis que les Wailers (1964, Simmer Down) les adule, avant de les critiquer à leur tour (Hooligans). Desmond Dekker, Laurel Aitken, ou encore Derrick Morgan sont d'autres principaux acteurs de cette vague ; la plupart continueront leur carrière avec autant de succés en Jamaïque qu'auprès des jeunes Mods et Skinheads (1969) anglais, dès 1966. Le film The Harder They Come (bien que plus tardif : 1972), avec Jimmy Cliff, rend bien compte de l'époque.


histoire de la musique jamaicaineAinsi, l'euphorie fait place à un sentiment de crainte et le rythme se fait plus tranquille dans la musique jamaïcaine, les textes deviennent sentimentaux ou ne prennent une portée sociale qu'à travers des références bibliques : un accident est si vite arrivé. De plus, pendant les étés 1967 et 1968, l'île est soumise à une sévère canicule, expliquant peut-être le ralentissement du rythme, en même temps que les ondes de l'Oncle Sam y déversent la Soul. C'est la grande époque de Treasure Isle, le label de Duke Reid, celle du Rocksteady (basse prédominante doublée par la guitare, cuivres si chers au Ska pratiquement disparu, voix mielleuses) et de ses chanteurs (Alton Ellis, Ken Boothe, Justin Hinds & The Dominoes) ou encore de ses superbes formations vocales (The Melodians, The Jamaicans, The Sensations).


Les prémices d'une industrie

histoire de la musique jamaicaineInutile de dire que d'autres producteurs se lancent dans cette course effrénée aux enregistrements : Sonya Pottinger, Leslie Kong avec Beverley's, Joe Gibbs et bien d'autres. Mais très vite, dès 1968, Coxsone Dodd reprend la tête de l'industrie du disque sur l'île, avec les Soul Vendors, The Heptones ou The Gaylads, ne laissant à son concurrent direct qu'une dernière innovation, celle des toasters (1970-70, certainement le plus lointain ancêtre du Rap) avec U-Roy et Dennis Alcapone, les Alton Ellis et autres Boothe étant passés à Studio One. Si le terme «Reggae» (originellement «reggay», à priori tiré de «streggay», femme aux moeurs volages) apparaît pour le première fois dans un titre des Maytals, Do The Reggay (c'est l'acception la plus courante), on parle désormais pour cette période de Early-Reggae (son synonyme le plus courant étant le Skinhead Reggae): c'est précisément à cette époque qu'apparaissent les idées rasta dans la musique, courant auquel Reid était allergique, et ce sont les Ethiopians qui les y ont le plus ouvertement introduits.


Le Reggae, réceptacle des cultures et de la mystique de l'île

Rastafari est une réminiscence du Great Revival des années 1860, mouvement de renaissance religieuse insistant sur la rédemption et le combat pour la liberté. Dès 1930 s'accomplit la prophétie de Marcus Garvey (l'un des premiers à revendiquer le rapatriement des Noirs Américains, fondateur entre autres d'une compagnie maritime, la Black Star Line) de 1916 : c'est le couronnement de l'empereur d'Ethiopie, descendant direct, d'après la Bible, du Roi Salomon et de la Reine de Saba, le Ras Tafari Makonen, Hailé Selassié, autrement dit le pouvoir de la Trinité ; les premières communautés rasta , dont le but est le retour à la terre promise, le Zion (Sion, et plus explicitement l'Afrique) rendant responsable Babylone (l'Occident)histoire de la musique jamaicaine de leur situation, apparaissent dans les collines jamaïcaines vers 1934. Ces communautés, dont Leonard Percival Howell semble avoir été le principal mentor, ont à maintes reprises été attaquées par la police (principalement en 1943 et 1954). La Bible, on le voit, est à la base de l'idéologie rasta , réinterprétée par les descendants d'esclaves (The Holly Piby Bible). En 1967, Hailé Sélassié est d'ailleurs accueilli par une foule immense à l'aéroport de Kingston, pour ce qui restera sans aucun doute l'étape majeure de sa longue tournée diplomatique. C'est dès lors tout un rituel, une manière de vivre et de penser qui se mettent en place, faisant de nombreux adeptes dans les ghettos de Kingston, parmi lesquels de nombreux artistes : dès le début des années 60 via Count Ossie (The Mystic Revelation Of Rastafari) ou Joe Higgs, des musiciens comme Rico Rodriguez, Johnny "Dizzee" Moore, et plus tard Leroy "Horsemouth" Wallace. De nombreux chanteurs ou toasters aussi : Bob Marley, Peter Tosh et Bunny Livingstone (The Wailers) bien sûr, mais aussi Albert Griffiths (The Gladiators), Burning Spear, U-Roy, Big Youth. Et/ou producteurs (Lee "Scratch" Perry & The Upsetters au Black Ark Studio). L'excellent film "Rockers", sorti en 1978, dans lequel on voit la plupart des artistes de l'époque, est à la fois un documentaire sur le Reggae , et sur l'ambiance sociale, politique et religieuse de l'île dans les années 1970. Enfin, il semble intéressant de noter que l'UNESCO reconnaît le "rastafarisme" comme religion à part entière depuis 1995.


Petit à petit donc, un nouveau style musical intégre le rythme des percussions Nyabinghi (Mystic Revelation Of Rastafari, Ras Michael & The Sons Of Negus), descendant du Burru d'Afrique de l'Ouest, lui conférant ainsi tout son mysticisme : c'est le Reggae Roots. Sur les studios quatre piste de l'époque, une piste entière est donnée à la basse, et une autre à la batterie, tandis que les autres instrumentshistoire de la musique jamaicaine et voix se partagent les autres pistes ; autrement dit, on fait le contraire de ce qui se fait encore à l'époque, est le son en est complètement révolutionné. Les textes ont, suivant les interprètes, une portée sociale, religieuse ou sont encore des lovers et autres légèretés. Le premier album de Roots Reggae serait le Catch A Fire des Wailers, sorti chez Island en 1972. Ces derniers sont d'ailleurs les principaux artisans du succès du Reggae à l'extérieur de la Jamaïque, mais une myriade d'artistes sont dans le même sillage, moins exposés (ou plus tardivement en tous cas) aux médias : Toots & The Maytals, The Gladiators, Israel Vibration, Mighty Diamonds, Black Uhuru, Gregory Isaacs, Dennis Brown, Third World, The Abyssinians. Et la liste est longue. Certains seront un temps récupérés par ou au service d'un des deux partis politiques toujours en place (c'est le cas de Max Romeo) et Bob Marley lui-même, toujours sur le devant de la scène, a joué le médiateur entre les deux ennemis lors des graves évènements de 1978 (One Love Peace Concert). Rappelons que le climat social est encore loin d'évoluer positivement et encore en 1987, Peter Tosh a certainement été l'une des nombreuses victimes de cette guerre politique. Cependant, de nouvelles innovations musicales font leur apparition. Au début des 70's, un ingénieur du son autodidacte (comme la plupart de nos acteurs), King Tubby, invente le Dub en agrémentant des instrumentaux de Reggae (riddim, élément indispensable au toast dans les sound-systems) d'effets divers, de réverbérations et autres curiosités, tout en donnant une place encore plus prépondérante à la section rythmique. Par la suite, d'autres producteurs ou artistes suivent l'exemple (Lee Perry, Augustus Pablo, Prince Jammy le futur King Jammy, et plus près de nous Sly & Robbie) et on finit par trouver des 45T avec version chantée face A et version dubée face B.


L'aire digitale

Mais, décidément, les jamaïcains n'en finissent pas de bricoler leur son. Alors que le Roots est passé par le style Rockers , puis One Drop (un peu plus speedé), c'est le Rub a Dub ou Ragga qui émerge au début des années 1980, avec, par exemple, des DJ comme Yellowman. Là, les textes sont autant de histoire de la musique jamaicaineconscious (conscients) que de slackness (sur le sexe), tandis que les riddims se diversifient, s'éloignant du son Roots de la décennie précédente. C'est en 1984 que sort le premier riddim digital , entièrement fait sans instrument, le Sleng Teng (King Jammy). Là encore, nouvelle révolution puisque les DJs vont prendre la vedette aux chanteurs, reprenant alors tous les thèmes déjà abordés par le Reggae , et même n'importe quoi. Shabba Ranks et Buju Banton ont été les plus célèbres au milieu des années 90, en même temps que Ninjaman et bien d'autres. Ces derniers inventent même une nouvelle attraction en se livrant à de véritables joutes textuelles lors des clashs , improvisations publiques. De plus en plus de femmes font leur apparition dans le milieu (plutôt sexiste, mais il y'en avait déjà auparavant : Dawn Penn avec son No, No, No (, You Don't Love Me And I Know Now), et Marcia Griffiths sont certainement les plus connues), c'est le cas de Lady Saw ou encore C-Cile. Aujourd'hui, le son jamaïcain est dans sa phase dancehall, et de nombreuses tendances sont représentées, du Hard-Core pas très intelligent de Red Rat au sing-jay (mélange de toast et de chant) d'Antony B, en passant par les idées pro-noires parfois douteuses de Sizzla, ou les exploits sexuels d'Elephant Man... Il est évident que le son jamaïcain s'est cette fois rapproché de celui du Rap US, et certaines formations vocales se rapprochent même du nouveau style R'&'B (T.O.K.). Ceci sans parler des artistes comme Shaggy ou Sean Paul dont le cross-over (grande influence d'un autre style dans le Reggae) et le succès international sont sans commune mesure avec celui de leurs compatriotes.


De la dimension de la musique jamaïquaine...

histoire de la musique jamaicaineAu début des années 2000, le gouvernement a décidé de censurer les artistes qui utilisaient des grossièretés ou juraient en public, et de les traduire en justice. Ces derniers répondent qu'on veut les faire taire parcequ'ils mettent la vérité en face du gouvernement. Il est vrai que bon nombre d'artistes appellent souvent à la rébellion, phénomène que l'on peut voir à travers d'autres styles musicaux dans d'autres pays. En 2005, c'était aux associations Gay de porter plainte contre l'homophobie affichée et assumée des principales stars yardies. Le Reggae n'a donc pas fini de créer des controverses, controverses que le gouffre culturel Jamaïque/reste du monde ne suffit pas toujours à expliquer.


Pour faire un résumé plutôt simpliste des 40 années de musique jamaïquaine, certains n'hésitent pas à rapprocher ses différentes évolutions de la consommation plus ou moins grande de boissons et autres psychotropes. Si l'écoute de Reggae sous entend quasi automatiquement la consommation de cannabis, on associe historiquement le Ska à la consommation de rhum, le Rocksteady et le Early Reggae à celle de bière, la ganja n'arrivant qu'avec le Roots et rastafari. Plus tard, le One Drop, le Rub A Dub et le Ragga semblent être liés à la consommation de cocaïne, voire de crack. L'intention n'étant pas ici de véhiculer des clichés, ni de généraliser ce qui semble bel et bien être des faits à l'ensemble des auditeurs des genres musicaux jamaïquains.


Pour terminer, il va de soi qu'en dehors de ses frontières initiales, le son jamaïcain a très nettement contribué à la naissance d'autres styles musicaux (Trip Hop, Jungle en passant par le Fast Style et autre Seggae de l'Océan Indien), ainsi qu'à la formation d'innombrables groupes ayant choisi de perpétuer l'un ou l'autre des styles créés au fil de ces quarante dernières années dans notre île aux trésors.


[2001-MAJ 2005]



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